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ORPAILLAGE CLANDESTIN EN CÔTE D’IVOIRE : Quand la quête de l’or transforme l’eau des villages en menace invisible

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Dans certaines zones rurales de Côte d’Ivoire, la couleur de l’eau change avant même que les habitants ne mesurent l’ampleur du danger. Une rivière autrefois claire devient trouble. Les berges sont éventrées. Les poissons se raréfient. Des puits se retrouvent exposés aux eaux de ruissellement provenant des sites d’exploitation. Et derrière cette transformation du paysage se cache une question beaucoup plus grave : que devient une communauté lorsque l’eau qui la nourrit, l’abreuve et fait vivre son agriculture est progressivement dégradée ?

Le débat sur l’orpaillage clandestin est souvent réduit à une question d’ordre public : démantèlement des sites, arrestations, destruction des installations et lutte contre les réseaux clandestins.

 

Mais cette approche ne suffit plus.

Car après le départ des orpailleurs, qui répare la rivière ? Qui restaure les sols ? Qui contrôle la qualité de l’eau ? Qui accompagne les populations qui continuent de boire, pêcher et cultiver dans des territoires dégradés ?

C’est là que se situe l’une des grandes questions environnementales de notre époque.

Une pollution qui ne s’arrête pas aux frontières du site minier

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L’orpaillage artisanal et clandestin ne dégrade pas uniquement le terrain où l’or est recherché.

 

Les travaux scientifiques menés en Côte d’Ivoire montrent que l’activité peut affecter les eaux de surface et les sédiments, notamment par la présence de mercure et de méthylmercure. Dans certaines zones étudiées, le mercure a également été retrouvé dans les poissons, avec des concentrations suffisamment élevées pour constituer une préoccupation pour les populations qui en consomment régulièrement.

À cela s'ajoutent l'érosion des sols, le déboisement, le creusement de fosses et l'apport massif de sédiments dans les cours d'eau.

Une étude portant sur l'expansion de l'exploitation aurifère artisanale le long du Bandama relève notamment la déforestation, la dégradation des sols, la pression sur les ressources en eau et la pollution des eaux de surface et souterraines par différents contaminants.

Le phénomène peut donc créer une chaîne de dégradation :

site d’orpaillage → destruction du sol → ruissellement → cours d’eau contaminé → poissons et cultures affectés → populations exposées.

Et cette chaîne ne s'arrête pas nécessairement là où commence le village.

Le danger invisible : l'eau peut paraître propre sans être sûre

C'est probablement l'un des aspects qui méritent davantage l'attention des journalistes.

Une eau trouble alerte immédiatement.

Mais une eau contaminée par certains éléments chimiques ne présente pas forcément un signe visible permettant à une famille de savoir qu'elle est exposée.

C'est pourquoi la réponse ne peut pas reposer uniquement sur l'observation visuelle des rivières.

Il faut mesurer.

Mesurer régulièrement la qualité de l'eau.

Mesurer les sédiments.

Surveiller les poissons consommés par les populations.

Identifier les points de captage d'eau potable situés en aval des sites miniers.

Et surtout publier les résultats.

La question devrait être simple :

Dans les villages situés à proximité des zones d'orpaillage clandestin, peut-on aujourd'hui garantir scientifiquement que l'eau consommée par les populations est sans danger ?

Si la réponse n'est pas connue, c'est déjà un problème.

Le paradoxe ivoirien : combattre l'orpaillage sans abandonner les territoires après les opérations

La Côte d'Ivoire a renforcé son dispositif de lutte contre l'orpaillage illégal. En septembre 2026, le Conseil national de sécurité a notamment annoncé le renforcement des capacités opérationnelles et une intensification de la surveillance fluviale, avec la création de 21 pelotons de sécurité fluviale destinés au contrôle des grands fleuves et de leurs affluents.

Le gouvernement a également adopté récemment un projet de loi visant à renforcer les sanctions contre les commanditaires, financiers, receleurs et propriétaires de sites d'orpaillage illégal.

Ces mesures répondent à la nécessité de lutter contre l'activité clandestine.

Mais une deuxième bataille commence après le démantèlement :

la bataille de la restauration.

Détruire un site clandestin ne signifie pas restaurer un écosystème.

Un trou peut rester ouvert.

Une rivière peut rester chargée de sédiments.

Une forêt peut avoir disparu.

Un sol peut ne plus être cultivable.

Et une population peut continuer à vivre au milieu des conséquences de l'exploitation.

Le ministère de l'Environnement estime d'ailleurs que la restauration écologique des cours d'eau dégradés peut représenter un défi financier considérable, avec des coûts pouvant atteindre, selon les techniques utilisées et les situations, entre 1 et 2 millions de dollars par kilomètre pour certaines opérations avancées de dépollution et de restauration.

Cela pose une question économique fondamentale :

Pourquoi attendre que la pollution devienne irréversible et extrêmement coûteuse à réparer ?

La solution ne peut pas être uniquement militaire

La lutte contre l'orpaillage clandestin nécessite évidemment l'application de la loi.

Mais elle doit aussi s'attaquer aux raisons qui permettent au phénomène de renaître.

Le gouvernement ivoirien lui-même a insisté sur l'implication des communautés locales et sur la nécessité de développer des alternatives légales.

Cela signifie qu'une politique durable devrait reposer sur plusieurs piliers.

Premier pilier : protéger immédiatement les ressources en eau.

Les zones d'orpaillage situées à proximité des rivières, sources, barrages et captages destinés à la consommation humaine devraient faire l'objet d'une surveillance prioritaire.

Deuxième pilier : instaurer une surveillance indépendante de la qualité de l'eau.

Dans chaque zone fortement touchée, des prélèvements périodiques pourraient être effectués en amont et en aval des sites d'exploitation.

Les résultats devraient être rendus publics et compréhensibles pour les populations.

Troisième pilier : restaurer les terres dégradées.

Les fosses abandonnées doivent être sécurisées et les terres réhabilitées progressivement.

La Côte d'Ivoire a déjà engagé des initiatives de cartographie et de réhabilitation des terres dégradées par l'orpaillage, notamment à Daoukro et à Bouaflé. Ces démarches associent cartographie, restauration forestière, agriculture et développement de chaînes de valeur locales.

L'enjeu est maintenant de passer de projets ponctuels à une véritable politique de restauration à grande échelle.

Quatrième pilier : créer des alternatives économiques locales.

Si une personne abandonne l'orpaillage mais ne trouve aucune activité lui permettant de nourrir sa famille, le risque de retour vers l'exploitation clandestine demeure.

Agriculture durable, pisciculture, agroforesterie, transformation agricole, élevage, reboisement rémunéré, emplois verts et autres activités génératrices de revenus doivent donc faire partie de la réponse.

Cinquième pilier : responsabiliser les véritables bénéficiaires de la chaîne clandestine.

La question journalistique ne devrait pas uniquement être :

« Où sont les orpailleurs ? »

Elle devrait également être :

« Qui finance ? Qui achète ? Qui transporte ? Qui transforme ? Qui bénéficie de l'or extrait illégalement ? »

C'est en remontant toute la chaîne économique que l'on peut comprendre durablement le phénomène.

Et si les journalistes devenaient des sentinelles de l'eau ?

C'est ici que le rôle du journaliste environnemental devient essentiel.

Le journaliste ne doit pas seulement annoncer qu'un site d'orpaillage a été démantelé.

Il peut revenir six mois plus tard.

Puis un an plus tard.

Il peut demander :

L'eau a-t-elle retrouvé sa qualité ?

Les poissons sont-ils revenus ?

Les terres ont-elles été réhabilitées ?

Les populations ont-elles reçu une source alternative d'eau potable ?

Les fosses ont-elles été sécurisées ?

Combien d'hectares ont été restaurés ?

Les personnes anciennement impliquées dans l'orpaillage disposent-elles d'une activité alternative ?

Les analyses de l'eau sont-elles disponibles ?

Qui finance la restauration ?

Quel est le coût réel des dégâts ?

C'est cela, le journalisme de suivi.

Et c'est peut-être l'une des contributions les plus utiles que les médias puissent apporter à la protection de l'environnement.

Une proposition : créer « l'Observatoire journalistique de l'eau »

Pourquoi ne pas lancer, au sein d'un réseau de journalistes environnementaux, une initiative permanente consacrée aux conséquences de l'orpaillage sur l'eau ?

Le principe serait simple :

1 zone → 1 cours d'eau → 1 enquête → 1 suivi dans le temps.

Le journaliste documente le cours d'eau avec des images, recueille les témoignages des populations, interroge les autorités, sollicite des spécialistes et, lorsque cela est possible, recherche des analyses scientifiques de la qualité de l'eau.

L'objectif ne serait pas d'accuser sans preuve.

Il serait de documenter, vérifier, expliquer et suivre.

Cette démarche pourrait également mobiliser des universités, laboratoires, organisations environnementales, collectivités locales et médias.

Les ODD au cœur de cette bataille

Cette question s'inscrit directement dans plusieurs Objectifs de développement durable des Nations unies.

ODD 6 : Eau propre et assainissement.

ODD 12 : Consommation et production responsables.

ODD 13 : Lutte contre les changements climatiques.

ODD 15 : Vie terrestre.

Mais aussi ODD 3, consacré à la santé et au bien-être, et ODD 8, relatif au travail décent et à la croissance économique.

La lutte contre l'orpaillage clandestin n'est donc pas seulement une question minière.

C'est une question de développement durable.

La question que la Côte d'Ivoire doit maintenant se poser

L'or extrait aujourd'hui peut être vendu.

Mais une rivière détruite ne se vend pas.

Une nappe phréatique contaminée ne se remplace pas facilement.

Une forêt détruite met des années à repousser.

Et une population qui perd son accès à une eau sûre paie finalement le prix d'une richesse dont elle ne maîtrise pas toujours les bénéfices. 

La véritable réussite de la lutte contre l'orpaillage clandestin ne devrait donc pas se mesurer uniquement au nombre de sites détruits ou d'interpellations effectuées.

Elle devrait aussi se mesurer à une question beaucoup plus simple :

Après le passage de l'État, la rivière est-elle redevenue vivante ?

 

C'est peut-être là que commence la véritable politique de restauration environnementale.

 

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